Le projet

Le projet s’appuie d’abord sur les travaux de constitution de corpus photographiques spécialisés en iconographie musicale du patrimoine européen médiéval - stalles, sculptures romanes. Plus de 3000 clichés dont deux tiers sont déjà numérisés seront mutualisés avec le partenariat de l’APEMUTAM. A ces bases spécialisées s’ajoutent les corpus d’images médiévales déjà numérisées (base Enluminures de l’IRHT, bases Vitraux et Sculpture du Centre André Chastel, base Romane du CESCM, base Stalla de Nimègue NL, Index of Christian Art de Princeton, …) qui contiennent de nombreuses représentations musicales dont nous allons opérer l’indexation musicologique (Métabase). Création d’un portail numérique essentiel pour l’iconographie musicale : le portail Musica Instrumentalis privilégiera le dialogue entre les différentes bases existantes en créant un moteur de recherche commun, ceci afin que chacune garde son indépendance (édition et correction du contenu, actualité, droits des images, etc.). Un principe de réciprocité sera proposé afin de faciliter la circulation des informations et la réactualisation des notices. L’équipe informatique du projet, déjà expérimentée (voir le site Musicastallis) et encadrée par l’ISHA, sera chargée de développer des programmes pour faciliter la navigation entre les sites existants (bases de l’IRHT, du CESCM etc.) et pour accompagner la mise en ligne des images des partenaires sans base organisée (APEMUTAM, Centre Garnier etc.). De nouvelles procédures de « recherche avancée », de recherche par analogie d’images ou par séries (l’image dans son contexte) seront mises en oeuvre. Ces avancées dans les nouvelles technologies au service des sciences humaines devraient être transposables pour d’autres types de projets.
Mise en oeuvre d’une nouvelle forme d’indexation des images médiévales : la métabase sera référencée de façon à intégrer des notions étrangères aux indexations traditionnelles d’images médiévales. Elles relèveront du vocabulaire du corps en action – le geste musical – mais aussi de valeurs centrales au phénomène sonore, telles que la question de la propagation et de la réception du son, de sa faculté à lier des unités iconiques entre elles, ou encore des valeurs acoustiques associées aux matériaux et à la configuration organologique. Cet élargissement du thésaurus résonne fortement avec la partie plus théorique de notre projet, les connaissances acquises et les questions soulevées sur les images nourrissant l’indexation elle-même. La démarche est inédite et se proposera comme un modèle potentiellement transposable à d’autres corpus aussi spécialisés que l’est le nôtre.
Rendre les données plus accessibles aux différents types d’usagers : Le visiteur du site pourra ainsi naviguer de la représentation d’un instrument du XIIIe siècle à la photographie de sa reconstitution par un luthier, voire au visionnage de sa performance par l’entremise du lien qui sera établi avec le site partenaire « Performing Medieval Narrative Today » de l’Université de New York. L’information sera clairement hiérarchisée afin de respecter les enjeux épistémologiques des publics concernés, et répondra, dans sa diversité, aux interrogations extrêmement variées que suscite la musique médiévale. Afin de respecter l’importance de la contextualisation des images, il sera possible d’élargir sa recherche en consultant l’ensemble du support d’où l’image est extraite (manuscrit, monument, ensemble de stalles etc.). Seront enfin mis en ligne des notices musicologiques comprenant des éléments bibliographiques, ainsi qu’un thésaurus trilingue (lexique organologique contemporain, mais aussi lexique en latin et en ancien français, concernant une cinquantaine d’entrées) qui résulteront à la fois de notre modèle d’indexation et du volet Recherche de notre programme ANR.

Conceptualisation d’outils théoriques et leur valorisation scientifique : la représentation du son. L’image musicale du Moyen Age intègre une donnée signifiante essentielle qui est placée au coeur de son discours : le son. Outre la visualisation de sa profération mais aussi de sa propagation et de sa perception, souvent omises et qui restent à interroger de façon systématique, ce son est évoqué de multiples façons dans l’image : par l’entremise de proportions mathématiques (géométriques comme arithmétiques), par des choix organologiques de matériaux, de morphologie et de configuration de détail qui vont spécifier les timbres ainsi que les qualités rationnelles des sonorités, et enfin par les gestes orchestiques et/ou musicaux combinés dans l’aire de la représentation. Formes et couleurs sont ainsi savamment choisies et coordonnées, pour fonctionner de façon signifiante au sein de l’image et dans le programme iconographique plus large du support qui les contient. En d’autres termes, l’aire de l’image tout comme son périmètre d’inscription, architectural, liturgique, codicologique ou littéraire, peuvent être considérés comme des « paysages sonores » dont il s’agit de déterminer paramètres et interactions. L’enjeu scientifique de notre ANR est de réfléchir collectivement sur les sonorités de ces représentations, d’en proposer une modélisation, et de définir les limites qui séparent le son organisé (vox ou phtongus) de ses « antonymes » : le son indéfini et irrationnel – un bruit, naturel, humain ou animal, qu’il est important de prendre en compte comme pôle antonymique de la raison musicale –, mais aussi un silence paradoxal ou issu d’une performance inversée qui agissent comme une sur- ou une sous-musique inaudibles. Placé au coeur de la cosmologie chrétienne, ce son rationnel accessible aux sens, au coeur ou à l’esprit, est le facteur majeur du lien spirituel, politique et social comme du lien amoureux tel qu’ils sont dessinés dans la culture médiévale à partir du VIIe, lorsque les nombres viennent investir les pages insulaires pour y figurer la vitalité et la sonorité opératoire du Logos divin.
Notre questionnement sera développé sur les quatre années de recherche de l’ANR, en lien étroit avec la mise en place et l’exploitation de la métabase de données d’iconographie musicale médiévale (dont la tradition peut courir, pour certains supports, jusqu’au milieu du XVIe siècle). La base de données sera l’outil central de l’enquête et elle en bénéficiera, dans sa partie d’indexation iconographique car elle aura la souplesse évolutive nécessaire pour intégrer des approches qui apparaîtront naturellement au fur et à mesure des rencontres entre les scientifiques. Ce questionnement sur le son, qui s’inscrit dans une réflexion plus globale sur le statut et la fonction du support visuel dans une culture fondamentalement orale, résonne en profondeur avec ce qui, dans le monde contemporain, a renouvelé notre appréhension des media de communication. Ce questionnement est impossible à mener en dehors d’une approche sémiotique et d’une interdisciplinarité qui a malheureusement fait défaut jusqu’ici et enfermé les études sur les représentations de la musique soit dans une quête organologique coupée du contexte socioculturel, soit dans une symbolique coupée des pratiques qui ignore l’importance majeure de la musique dans la vie quotidienne médiévale, aussi bien religieuse que profane.

Pour mener à bien le projet, nous avons construit une trilogie disciplinaire qui devra oeuvrer de concert. Le versant proprement musical sera représenté par des musicologues, des ethnomusicologues et des interprètes, essentiels dans notre questionnement sur l’implication des attitudes corporelles dans la nature des sons figurés, ainsi que par des iconographes de la musique, les scientifiques qui ont, à ce jour, mené le plus loin la réflexion sur notre objet d’étude. Ils s’associeront à des historiens de la littérature médiévale, une discipline qui a beaucoup étudié les questions d’oralité seconde et de vocalité, et dont les sources elles-mêmes font continuelle mention et descriptions précieuses de performances instrumentales, vocales et orchestiques. La trilogie disciplinaire sera bien sûr complétée par des historiens de l’art et sémioticiens qui sont spécialistes du fonctionnement du discours visuel médiéval mais aussi de l’indexation des images. Du fait de l’importance des figurations musicales au sein des églises, un acousticien travaillant sur les monuments médiévaux, ainsi qu’un historien de l’architecture viendront compléter ce panel de compétences articulées.

Innovations scientifiques majeures :

1. Nouveaux outils technologiques pour les sciences humaines : - Une "Définition de Type de Document (DTD)" pour l'analyse de la représentation musicale médiévale. Dans le but d’échanger des données communes entre les bases de données partenaires et le portail, une réflexion entre les chercheurs et les ingénieurs visera à créer une grammaire de classes de documents spécifique à l'architecture des données iconographiques, musicologiques et sémiotiques. Cette DTD constitue une innovation majeure qui participe de la dimension de recherche en STIC et en SHS, elle permettra d'établir ainsi une norme XML commune.

- La mise en place d’un langage d’échange de données en iconographie musicale médiévale basé sur le langage XML. Il permettra d’importer et d’exporter les données provenant de bases de données de natures variées, en ne sélectionnant qu’un nombre limité de champs. Ce langage permettra de faire naviguer des informations musicologiques (instruments, mode de jeu, description organologique) et iconographiques (type de personnage, côte IconClass …).

- La mise en place d’un service web collaboratif performant permettant de proposer un outil fédérateur de recherche permettant un travail réciproque et complémentaire entre les différents acteurs du projet. Il sera basé sur un processus d’édition raisonné (cf. document en annexe), laissant la liberté à chacun des acteurs d’accepter ou de refuser certains changements, afin de conserver l’intégrité des données de sa propre base.
2. Proposition inédite d’indexation iconographique du corpus

Clairement distinguée de l’existant, l’indexation iconographique de la métabase a pour objectif de proposer de nouveaux descripteurs du son ainsi que de rendre compte des phénomènes d’interaction qui se produisent à l’intérieur de l’image ou entre l’image et son environnement.

• Les descripteurs du son devront, à titre d’exemple, rendre compte de la présence :

1. de signes du son musical : les éléments graphiques de projection sonore ou d’air, les éléments de notation musicale avec identification du contenu, les éléments de pseudo-notation musicale, les inscriptions calligraphiée, des lettres ou mots placés en relation avec la performance, devant la bouche, au-dessus d’un instrument ou sur des phylactères

2. de textes autonomes, placés en relation de proximité visuelle avec la performance : les inscriptions épigraphiques de la sculpture, les inscriptions peintes des fresques, mais aussi les tituli, les inscriptions des cadres ou des
cartels manuscrits, pour ce qu’ils sont souvent métriques pour le haut Moyen Age et lyriques ou liturgiques plus tard.

3. d’éventuelles métaphores musicales visuelles, les éléments ornementaux pouvant évoquer des phénomènes acoustiques (ondulations, pointillés, échelles, formes à caractère rythmique)

4. de références à la théorie musicale : la répartition spécifique de l’instrumentarium (tripartition instrumentale, instruments haut et bas etc.), les échelles évoquées, les intervalles joués, l’accord etc.

5. de qualités symboliques spécifiques à un instrument tel qu’il fonctionne dans un système de représentation, qu’il s’agisse de l’exégèse chrétienne, de la culture courtoise ou de la liturgie.

• Les descripteurs analogiques

A titre d’exemples, que valideront ou invalideront et sans nul doute complèteront les scientifiques de l’équipe, des entrées possibles pourraient être :

1. la position relative (dans la logique normative proposée, si l’instrument ou le corps sont positionnés autrement qu’ils ne devraient dans le cadre d’une exécution musicale normale)

2. le contact (un contact visiblement volontaire avec une unité iconique hétérogène à la performance, qui désignerait la délimitation d’une aire de propagation ou encore la présence d’un percepteur)

3. le franchissement des limites (pour le musicien, comme pour l’instrument, le chanteur ou le danseur, qui se retrouverait à cheval sur deux aires clairement distinguées)

4. la qualité de la performance (s’il y a inflation de détails rigoureux et naturalistes, pour insister sur une excellence signifiante). Ce mode de représentation est opératoire, pour le moins, dans l’iconographie antérieure au XIIIe siècle

5. le détournement ou l’inversion (quand la performance est détournée de son usage habituel ; les faux-instruments des marginalia ; les animaux musiciens etc.)

6. les marqueurs de l’audition (oreilles dégagées, regards, têtes orientées etc.)

7. les analogies chromatiques : la relation entre la performance et son environnement chromatique, des rimes chromatiques repérables et signifiantes

8. les analogies formelles : des mises en résonance entre la forme des instruments ou les mouvements du corps, et la construction des espaces ou la configuration d’autres objets représentés à côté.

9. les analogies mathématiques : tout ce qui, sur le plan géométrique (les proportions) et sur le plan arithmétique, crée du lien avec le reste de la figuration et le contexte de la figuration considéré.



Le projet Musica Instrumentalis est conçu sous la forme d’un portail international bilingue (français/anglais) d’accès internet pour l’étude des représentations de la musique médiévale occidentale. Il privilégiera le dialogue entre différentes bases existantes en créant un moteur de recherche commun, ceci afin que chacune garde son indépendance (édition et correction du contenu, actualité, droits des images, etc.) sachant que la majorité des participants sont propriétaires de clichés.

Dans la solution retenue, chacun reste propriétaire de sa base et exporte un noyau commun de données dans la base centrale de l’université Paris-Sorbonne (localisation, époque, miniature de la photo...). Sur le plan concret, c'est l’ingénieur informaticien du projet ANR qui opère l’importation les données communes dans la base centrale. Les bases de données n'étant pas toutes indexées pour permettre de connaître les données intéressant la musique, deux vacataires (post-docs) vérifieront dans un premier temps que des scènes musicales n’ont pas été omises, puis ils opèreront un complément d’indexation spécialisée sur la metabase du portail Musica instrumentalis. Les bases partenaires sont libres de réimporter ensuite ces nouvelles données dans leurs propres bases. Pour les bases en ligne, l'alimentation de la base centrale pourra se faire automatiquement, et dans le cas contraire, chaque protocole définira comment et à quelle périodicité se feront les échanges. C’est à partir du portail Musica Instrumentalis que les chercheurs et le public pourront faire leur recherche. Le résultat qu’ils obtiennent est constitué des données du noyau commun et des données complémentaires de l’indexation musicologique de nos post-docs, régulièrement visées et validées dans la première partie du séminaire doctoral mensuel de la Sorbonne, mais il comporte aussi des liens vers le lexique trilingue, vers des photos de restitutions instrumentales opérées par des luthiers et, le cas échéant, vers des visionnages de performances.



Si la base d'origine du cliché est en ligne, le visiteur du portail trouvera aussi un lien vers la fiche d'origine. Cette solution a comme intérêt majeur de donner accès à l’ensemble du support s’il a été entièrement numérisé par les bases partenaires. Il permet de constituer rapidement et à coût limité une base importante de connaissances accessibles à tous. Il répond aussi aux problèmes de copyright. Si les propriétaires n'ont pas le copyright de la photo, ils ne la mettent pas en ligne sinon, le site renvoie au propriétaire pour toute demande d'utilisation de l'image. Techniquement, il est même possible de limiter l'accès à la photo selon le profil du visiteur. Un autre intérêt majeur de la solution que nous proposons est de déconnecter la base centrale des bases des partenaires. Chacun reste maître et expert dans sa maison. Ce principe permet un réel travail pluridisciplinaire trop souvent absent dans ces bases spécialisées. Le musicologue peut améliorer la description de l'instrument mais le spécialiste du vitrail fournit la description technique et l'historien de l'art peut resituer l'image dans un contexte. En synthèse, la notice combinatoire finale de la metabase est le produit d'un travail collaboratif.



Les nouveaux descripteurs seront définis, éprouvés et mis en oeuvre durant les quatre années selon la progression suivante.

- La première étape scientifique de notre ANR sera consacrée à l’établissement des champs d’indexation de la base iconographique. Elle précisera aussi les grands thèmes de recherche pour la suite du programme.

- La grille sera ensuite établie avec l’informaticien.

- Les deux post-docs commenceront à travailler ensuite, qui établiront la bibliographie générale d’iconographie musicale, le lexique trilingue, et repèreront les images musicales précédemment non-identifiées dans les bases partenaires.

- Une fois que la grille de la métabase sera en place et qu’une partie suffisante du matériel iconographique aura été importée, les post-docs commenceront à renseigner les champs d’indexation complémentaires de la métabase.



Comme nous l’avons déjà expliqué, cette indexation sera collectivement validée à l’occasion des séminaires doctoraux mensuels de la Sorbonne. Ces séminaires se tiendront pendant toute la durée du projet, ils seront un lieu régulier de rencontre pour les membres de l’ANR, et accueilleront bien sûr des étudiants et des scientifiques invités ainsi que toute personne intéressée par le projet. Les séances de quatre heures auront une structure bipartite : une première partie sera consacrée au visionnage et aux commentaires collectifs sur les clichés problématiques ou remarquables repérés par les indexants ; une seconde partie donnera lieu à des conférences et débats plus théoriques.

A mi parcours du projet, se tiendra une seconde journée d’études permettant de faire un état de l’avancement des réflexions des membres de l’ANR sur la qualification des sons dans l’image, ainsi que la question de leur émission, propagation et réception. Ces thématiques pourront naturellement évoluer. La dernière année du projet sera consacrée à un colloque qui donnera lieu, non pas à la publication d’actes mais à un ouvrage collectif sur le son musical dans les représentations visuelles médiévales, un sujet inédit dont la portée débordera largement de notre communauté de questions pour établir un nouveau modèle d’interprétation de l’image intégrant ses données audibles.



Cinq tâches scientifiques sont donc définies :

- Tâche 1 : coordination et suivi du projet assurés par les trois enseignantschercheurs des structures partenaires (Frédéric Billiet, Isabelle Marchesin et Claude Montacié) assistés par Xavier Fresquet, un ingénieur informatique et deux post-docs.



- Trois tâches dites techniques (2 à 4) de mise en place et d’édition du portail conçues en étapes clairement établies.



- Une dernière tâche (5) comprend la recherche scientifique pour l’indexation, la saisie et l’analyse iconographique, et elle permettra, durant toute la durée du projet, de fournir les outils théoriques pour les tâches dites techniques 2 à 4 de même qu’elle préparera la formulation des résultats scientifiques.